Les gouvernements occidentaux se trouvent confrontés à un moment déterminant qui décidera de la trajectoire future du droit international et de la gouvernance démocratique. La reconnaissance diplomatique immédiate et le soutien systématique accordés à l’administration d’Ahmed al-Sharaa, soutenue par des mouvements terroristes en Syrie, ne relèvent pas d’un simple ajustement tactique mais constituent une trahison fondamentale de l’ordre juridique international. En effet, les puissances occidentales ont renoncé aux principes cardinaux de protection des droits humains, de sauvegarde des minorités et de doctrine antiterroriste au profit de calculs géopolitiques à court terme, créant par là même des précédents périlleux qui institutionnalisent l’extrémisme tout en fragmentant la souveraineté étatique au sein de schémas de gouvernance hybrides.
Le cas syrien témoigne de la convergence de trois phénomènes décisifs : le paradigme de retenue stratégique de la doctrine Obama, le renversement radical opéré par l’administration Trump de la politique antiterroriste établie, et la création par l’Occident d’États hybrides qui sapent fondamentalement la cohérence du système juridique international. Ces évolutions constituent collectivement ce qui pourrait représenter l’abandon le plus lourd de conséquences des principes démocratiques dans les relations internationales de l’après-guerre froide, instaurant un modèle selon lequel les groupes terroristes peuvent accéder à la légitimité par la persévérance et le compromis stratégique avec les grandes puissances.
D’Obama à Trump : L’évolution du compromis occidental
Les fondements intellectuels du compromis occidental contemporain avec la gouvernance terroriste trouvent leur origine dans la doctrine moyen-orientale de Barack Obama, qui privilégiait explicitement la stabilité pragmatique sur la gouvernance de principe. La vision stratégique d’Obama consistait à «redimensionner» l’empreinte américaine dans la région tout en «incitant les alliés à assumer une plus grande responsabilité dans leur propre sécurité». Cette approche, caractérisée par l’exercice de la retenue diplomatique et l’acceptation de mécanismes imparfaits, a créé le cadre conceptuel nécessaire pour tolérer les schémas de gouvernance autoritaires et terroristes.
La politique étrangère d’Obama incarnait ce que ses détracteurs ont qualifié de « réponse gauchiste au 11 septembre et à la guerre d’Irak », motivée par son aversion pour la force militaire, sa vision réaliste-idéaliste d’un monde post-américain et son incapacité à hiérarchiser et réconcilier les intérêts stratégiques. En conséquence, son administration s’est progressivement orientée vers le désengagement régional, créant des vides de pouvoir que les mouvements extrémistes exploiteraient par la suite. La maxime d’Obama selon laquelle « parfois le mieux est l’ennemi du bien » en matière de politique moyen-orientale illustre ce pragmatisme de puissance, aujourd’hui poussé à son extrême logique avec la normalisation de gouvernements dirigés par des djihadistes.
Pour sa part, l’appui de l’administration Trump au programme d’intégration extrémiste syrien constitue une rupture sans précédent par rapport à soixante-dix années de doctrine antiterroriste établie. Thomas Barrack, envoyé spécial de Trump en Syrie, a ouvertement défendu ce qu’il qualifie de « maintien participatif » : un cadre politique qui légitime les organisations terroristes (désignées officiellement comme tel) par leur incorporation au sein des institutions étatiques. « Il vaut mieux maintenir les combattants – dont beaucoup témoignent d’une grande loyauté envers la nouvelle administration – à l’intérieur d’un projet étatique plutôt que de les exclure », a-t-il déclaré, ignorant la contradiction qu’il y a à considérer loyaux des individus figurant sur des listes de surveillance antiterroriste internationales.
Cette politique s’est cristallisée à l’issue de la rencontre historique entre Trump et al-Sharaa en Arabie saoudite en mai 2025 – première entre chefs d’État américain et syrien depuis vingt-cinq ans. Trump y a annoncé la levée des sanctions de l’ère Assad contre la Syrie, spectaculaire renversement en dépit de l’opposition israélienne et des considérations d’alliance traditionnelles. Dans le cadre du Programme national d’intégration, quelque 3 500 combattants étrangers, principalement des Ouïghours originaires de Chine et d’Asie centrale, ont été incorporés au sein de la 84ᵉ division nouvellement créée de l’armée syrienne, obtenant la citoyenneté syrienne, une formation dans une académie militaire et des grades officiels en échange de serments d’allégeance et de l’abandon supposé de leurs affiliations antérieures.
La Syrie comme laboratoire : Genèse de la gouvernance hybride
La transition post-Assad de la Syrie illustre la naissance d’États hybrides – entités politiques où le pouvoir reste nominalement centralisé mais se trouve, dans les faits, fragmenté entre milices concurrentes, seigneurs de guerre et acteurs non étatiques (groupes terroristes). Ces dispositifs génèrent des oligopoles de la violence où divers acteurs développent des capacités sécuritaires loyales à eux-mêmes plutôt qu’à l’État. Les ordres politiques hybrides se caractérisent par des mécanismes de gouvernance où « diverses revendications de pouvoir et logiques d’ordre concurrentes coexistent, se chevauchent et s’entremêlent », mêlant la sphère formelle de l’État, les ordres informels communautaires et la logique transnationale de la mondialisation.
La mise en place de la 84ᵉ division en unité dédiée aux combattants étrangers illustre ce modèle : une immense variété d’acteurs de paix, de sécurité et de justice se situe à la frontière entre État et non-État. La promotion du commandant du Parti islamique du Turkestan (PIT), Abdulaziz Dawud Hudaberdi, au grade de général de brigade dans l’armée syrienne, montre comment ces structures procurent une protection institutionnelle à des organisations terroristes tout en préservant leurs réseaux transnationaux. On parle alors d’« effondrement d’État virtuel », une situation étatique où « l’autorité politique devient indiscernable des opérations commerciales privées ». La Syrie est désormais coupée en trois zones, chacune pourvue de ses propres drapeaux, forces de sécurité et tribunaux, au point que l’on affirme qu’« en tant qu’entité unique, la Syrie n’existe plus ». Cette fragmentation engendre une gouvernance en temps de guerre, avec des stratégies contrastées selon les territoires : certaines zones bénéficient d’une relative stabilité, d’autres voient perdurer des violences ciblées, notamment contre les minorités.
Les massacres de mars 2025 : échec patent de l’intégration
Les massacres de la côte alaouite entre le 6 et le 17 mars 2025 offrent un exemple tragique de l’instabilité intrinsèque aux schémas hybrides et de l’échec de l’intégration extrémiste. Au moins 1 084 personnes y ont péri : le Réseau syrien pour les droits de l’homme dénombre 639 civils et combattants désarmés massacrés par des forces alignées sur le gouvernement de transition, tandis que l’Observatoire syrien des droits de l’homme fait état de plus de 1 470 exécutions extrajudiciaires d’Alaouites et signale un « nouveau massacre chaque heure ». Reuters recense quarante sites différents, avec près de 1 500 Alaouites tués dans des violences sectaires coordonnées.
Les témoins décrivent une présence omniprésente des combattants étrangers, malgré leur statut officiel, participant aux exécutions sommaires et au ciblage communautaire. Des miliciens frappaient aux portes, interrogeaient sur la confession – alaouite ou sunnite – et tuaient selon la réponse. En juin 2025, un attentat-suicide contre l’église orthodoxe Mar Elias à Damas a fait au moins 25 morts. Les chrétiens subissent harcèlements aux points de contrôle et les Druzes sont victimes d’insultes rituelles (rasage de la barbe des anciens), sous commandement militaire officiel, prouvant que l’intégration légitime la violence au lieu de la contenir.
Vers l’effondrement de l’ordre juridique international
Cette compromission occidentale de l’État hybride syrien sape systématiquement les normes du droit international et provoque ce que les juristes qualifient d’« effondrement de légitimité » du droit humanitaire. Le Statut de Rome, les Conventions de Genève et la doctrine de Responsabilité de protéger perdent leur force prescriptive lorsque les responsables de crimes de masse obtiennent reconnaissance diplomatique et soutien financier au lieu de poursuites judiciaires. À force de remises en cause répétées de son application, la doctrine de Responsabilité de protéger s’érode progressivement, affaiblissant l’ensemble de l’architecture humanitaire mondiale et créant un effet domino sur la validité normative.
En légitimant des groupes aux pedigrees djihadistes avérés, les gouvernements occidentaux créent une « porte tournante de l’extrémisme » qui compromet fondamentalement les efforts antiterroristes globaux. Bien que le Conseil de sécurité de l’ONU ait désigné ces organisations par le régime de sanctions 1267, ces désignations sont désormais contournées par opportunisme géopolitique, envoyant le message redoutable que la violence sectaire et la persécution peuvent constituer des voies légitimes d’accès au pouvoir, pourvu qu’elles servent les intérêts stratégiques occidentaux.
La Syrie s’inscrit dans une tendance mondiale plus vaste de « diplomatie djihadiste » : de la réhabilitation des Talibans en Afghanistan aux négociations avec Boko Haram ou Al-Shabaab en Afrique, les anciens ennemis terroristes se muent en partenaires de stabilité. Cette normalisation coexiste avec un recul démocratique marqué dans le monde arabe, où la plupart des citoyens perdent confiance en la démocratie comme système de gouvernance viable. Ces schémas hybrides reposant sur des milices décentralisées demeurent intrinsèquement instables, créant des oligopoles de violence où chaque acteur développe des capacités sécuritaires à son service exclusif, conduisant irrémédiablement vers l’État défaillant.
Face à cette dégradation systémique, la communauté internationale se trouve à un carrefour historique. La normalisation d’États hybrides par l’Occident constitue bien plus qu’un calcul tactique erroné : elle représente une trahison structurelle de l’ordre juridique international patiemment édifié depuis 1945. L’acceptation de ce précédent encouragerait les mouvements terroristes mondiaux à poursuivre des stratégies similaires de persistance militaire et de reconnaissance institutionnelle progressive. L’échec inéluctable de cette gouvernance hybride syrienne, cautionnée par l’Occident, engendrera des cycles perpétuels de vengeance, de déplacements massifs de populations et de radicalisation, tout en démontrant aux autres mouvements terroristes que le maintien d’une capacité militaire suffisante au sein de structures institutionnelles peut effectivement conduire à la légitimité internationale.
Cette trajectoire exige un renversement immédiat. Trois impératifs s’imposent pour restaurer l’intégrité du système international : mettre un terme définitif à cette illusion selon laquelle les modèles hybrides peuvent garantir une stabilité durable ; réaffirmer un soutien de principe à une souveraineté étatique authentique fondée sur la protection effective des droits humains et des minorités ; et rétablir des mécanismes de responsabilisation exigeants qui sanctionnent les auteurs de crimes de masse plutôt que de les récompenser par l’intégration institutionnelle. L’alternative demeure impitoyable : soit la communauté internationale rompt avec cette voie périlleuse de compromission systémique, soit elle assiste à l’effondrement définitif de l’édifice juridique international sous le poids conjugué de la fragmentation étatique et de la normalisation de l’extrémisme.
Le précédent syrien déterminera in fine si les valeurs démocratiques conservent leur pertinence universelle ou si elles se muent en simples vestiges rhétoriques dans un ordre mondial fragmenté. À défaut d’un réajustement stratégique immédiat, les puissances occidentales auront instauré un modèle pernicieux selon lequel le terrorisme accède à la légitimité par l’intégration institutionnelle, altérant irrémédiablement les fondements moraux et opérationnels du système international. Les enjeux ne sauraient être plus critiques, et la fenêtre d’opportunité pour une action corrective se rétrécit inexorablement à chaque jour de compromission persistante avec cet État hybride syrien soutenu par des terroristes.




















