Quelle délicieuse ironie que de constater que la plus récente initiative de « promotion de la démocratie » portée par Washington consiste à conférer une légitimité officielle aux réseaux extrémistes mêmes que l’Amérique affirme avoir passé des décennies à vouloir éradiquer. La transition post-Assad en Syrie est désormais un cas d’école saisissant : elle démontre comment le pragmatisme politique peut transformer la reconstruction d’un État en un extrémisme institutionnalisé, tout en préservant une façade de respectabilité internationale.
Ahmed al-Sharaa, récemment installé à la tête du pays, incarne l’archétype de l’homme fort contemporain au Moyen-Orient ; jadis cadre d’Al-Qaïda, il s’est métamorphosé en dirigeant national par la seule vertu de ses succès militaires. Sa conversion d’Abu Mohammad al-Jolani, jadis sous le coup d’une prime de dix millions de dollars, à chef d’État reconnu s’est opérée à un rythme effarant après l’offensive de décembre 2024 qui a précipité la chute de Bachar al-Assad. Les États-Unis, affichant une agilité inégalée lorsqu’il s’agit de reconfigurer leurs critères de désignation terroriste pour servir l’opportunisme du moment, l’ont promptement rayé de leurs listes noires et annulé la prime qui pesait sur sa tête.
Ce réajustement spectaculaire de l’image d’al-Sharaa a culminé lors de sa rencontre avec le président Trump à Riyad en mai 2025, occasion au cours de laquelle l’ex-chef djihadiste a obtenu la levée totale des sanctions en échange de promesses évasives de modération et de normalisation avec Israël. Une métamorphose diplomatique, passée en moins de six mois du statut d’ennemi public numéro un à celui de partenaire respecté ; performance qui aurait de quoi impressionner, si elle n’était pas avant tout révélatrice d’un cynisme désarmant.
Institutionnaliser l’extrémisme
La colonne vertébrale de la stratégie syrienne se trouve dans l’incorporation méthodique d’environ 3 500 militants étrangers au sein de la nouvelle armée syrienne, regroupés notamment dans la 84ᵉ Division. Il ne s’agit nullement d’une banale réforme militaire, mais bien d’une assimilation du djihadisme transnational dans l’appareil sécuritaire d’un État reconnu.
Une part substantielle de ces nouveaux « soldats » provient du Parti islamique du Turkestan (PIT), organisation majoritairement ouïghoure, demeurant structurellement rattachée au commandement central d’Al-Qaïda en Afghanistan. Malgré les allégations de Damas d’une dissociation idéologique et organisationnelle du PIT, la chaîne hiérarchique reste intacte. Abdul Haq al-Turkistani, son leader, ainsi que membre du Conseil de la Choura d’Al-Qaïda, supervise toujours depuis Kaboul les opérations syriennes.
La promotion, en décembre 2024, d’Abdulaziz Khudaberdi, chef du PIT en Syrie, au grade de général de brigade illustre éloquemment cette assimilation institutionnelle. Les enregistrements audio disponibles trahissent sa fidélité absolue à al-Turkistani, démontrant que l’état-major syrien accueille désormais des officiers aux ordres directs d’Al-Qaïda.
Encore plus préoccupante fut l’ascension au grade de colonel de Saifuddin Tojiboyn, chef de Katibat al-Tawhid wal-Jihad (KTJ), une formation listée organisation terroriste par Washington : les États-Unis ont donc approuvé la promotion d’un individu appartenant à leur propre liste noire.
L’amnésie stratégique de Washington
Ce soutien américain à la stratégie syrienne d’intégration marque une rupture frappante avec les traditions antiterroristes établies. Thomas Barrack, envoyé spécial de Trump pour la Syrie, s’est ainsi distingué en plébiscitant cette « gestion contrôlée » des éléments radicaux — subtil euphémisme pour désigner la légitimation de groupes extrémistes via leur absorption institutionnelle.
« Il vaut mieux intégrer ces combattants — dont beaucoup se montrent très loyaux envers la nouvelle administration — à une structure d’État que de les exclure », expliquait-il, sans mesurer toute l’absurdité d’accorder le label de « loyauté » à d’anciens ennemis systématiquement qualifiés de terroristes. Ce retournement de doctrine suit la visite de Trump au Moyen-Orient et son entretien avec al-Sharaa à Riyad, rencontre à l’issue de laquelle les sanctions héritées de l’ère Assad furent abandonnées en échange de promesses de normalisation avec Israël.
Cette justification prétendument pragmatique — invoquant la difficulté à rapatrier certains militants et le danger de leur ralliement à l’EI — fait fi du fait que nombre d’entre eux sont déjà les chevilles ouvrières d’Al-Qaïda. Le débat sur la nature de leur affiliation relève alors du pur académisme.
Le bilan sanglant de l’intégration
Les ravages de cette stratégie se sont manifestés dans toute leur horreur lors des massacres commis sur la côte alaouite en mars 2025, démontrant qu’aucune intégration institutionnelle ne saurait suffire à modérer une organisation fondamentalement extrémiste. Du 6 au 17 mars 2025, plus de 1 084 personnes ont péri dans des violences d’inspiration sectaire — dont 639 civils, selon le Syrian Network for Human Rights, et plus de 1 470 Alaouites, d’après l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Les témoignages évoquent des commandos mixtes, composés d’unités gouvernementales et de combattants étrangers turkmènes ou tchétchènes, exécutant sommairement les victimes après identification de leur confession.
Une enquête de Reuters a recensé 40 sites distincts de massacre en moins de trois jours pour près de 1 500 morts, confirmant que l’intégration de ces éléments étrangers ne les a nullement dépouillés de leur dogmatisme ni de leurs méthodes.
La réaction du régime s’est révélée tout aussi inadéquate. Le comité d’enquête « indépendant » promis par al-Sharaa est toujours muet, perpétuant de fait l’impunité et discréditant toute prétention à l’autorité institutionnelle. Ce schéma d’impunité s’est étendu hier aux Druzes du sud, où des affrontements sectaires ont occasionné plus de 100 morts et nécessité l’intervention immédiate de l’armée israélienne pour protéger ces minorités.
La normalisation de l’extrémisme
L’un des aspects les plus troublants du modèle syrien demeure la rapidité avec laquelle la communauté internationale a entériné l’intégration de groupes désignés comme terroristes dans les institutions régaliennes du pays. Le « Programme national d’incorporation » propose à ces anciens extrémistes la citoyenneté syrienne, une formation militaire et des grades officiels contre un serment de loyauté et une renonciation toute rhétorique à leurs engagements antérieurs.
La 84ᵉ Division fonctionne ainsi comme une armée parallèle, garantissant cohésion, protection étatique et accès privilégié aux ressources pour ces réseaux.
Conséquences régionales et leçons
L’expérience syrienne a des ramifications bien au-delà de Damas. En offrant un précédent de légitimation d’organisations liées à Al-Qaïda, le régime crée un modèle potentiellement exportable à d’autres contextes. La Chine, concernée par l’afflux de militants ouïghours, redoute que la Syrie ne devienne une base-arrière pour les activités anti-chinoises et entrave désormais les efforts internationaux de contre-terrorisme.
Ce précédent affaiblit considérablement la portée dissuasive des sanctions internationales : si l’intégration administrative suffit à blanchir des organisations ainsi répertoriées, leur inscription sur liste noire n’a bientôt plus aucun effet dissuasif.
La stratégie adoptée par la Syrie a donné naissance à un État hybride : institutions officielles et réseaux extrémistes coexistent, disposant de moyens tangibles et d’une large autonomie opérationnelle. Si l’incorporation des potentiels fauteurs de troubles assure une stabilité de façade, elle ruine sur le long terme toute perspective de gouvernance démocratique et de protection des minorités.
L’accès désormais facilité à la légitimité internationale pour ces réseaux djihadistes crée un précédent toxique pour d’autres situations post-conflictuelles. La leçon retirée ? Conserver une structure armée tout en affichant une fausse modération idéologique peut mener à l’acceptation diplomatique et à la protection d’État.
Ironie ultime, les tentatives de contenir l’extrémisme par l’intégration n’ont fait que l’institutionnaliser. Plutôt que d’édifier des structures étatiques durables, la Syrie offre désormais un écrin institutionnel où les extrémistes opèrent à couvert tout en préservant leurs réseaux et idéologies transnationaux.
L’échec de cette stratégie doit servir d’avertissement : sacrifier le développement institutionnel et les principes démocratiques sur l’autel de la stabilité immédiate, c’est semer les graines de résurgences extrémistes à venir.




















