Comment la Turquie redessine le Moyen-Orient
L’effondrement du gouvernement de Bachar al-Assad en décembre 2024 n’a pas constitué, pour le président turc Recep Tayyip Erdoğan, un simple bouleversement régional ; il a marqué plutôt l’aboutissement d’une ambition géopolitique longuement mûrie et nourrie par des aspirations néo-ottomanes. Tandis que l’influence iranienne se retirait et que Moscou se concentrait sur ses propres difficultés intérieures, le Levant s’est trouvé en proie à un vide de pouvoir que la Turquie a exploité pour rétablir son autorité sur des terres autrefois ottomanes.
Pour comprendre cette stratégie, il convient d’examiner les fondements idéologiques qui l’inspirent. Héritier du Mouvement de la Vision nationale, l’AKP cultive une conception de l’ordre politique où la modernité laïque demeure suspecte. Le régime baassiste, dominé par les Alaouites, était ainsi perçu comme l’incarnation d’un sécularisme illégitime ; dès les années 1980, Ankara soutenait clandestinement la Confrérie des Frères musulmans syriens. Pourtant, la politique turque, loin de se réduire à cette grille idéologique, s’ajuste sans cesse à des impératifs de sécurité : la menace d’intervention de 1998 contre le soutien syrien au PKK en est l’illustration.
Cependant, cette posture doctrinale a connu une inflexion pragmatique durant la première décennie du règne d’Erdoğan. Déçue par l’échec de l’adhésion à l’Union européenne et ébranlée par la crise financière mondiale, Ankara prônait alors le « zéro problème avec les voisins », renforçant ses échanges commerciaux avec Damas. Ces liens — multiplication des corridors routiers, investissements industriels et circulation accrue des personnes — ont fourni ensuite à la Turquie un levier économique et des réseaux logistiques décisifs lorsque la guerre a éclaté.
Les bouleversements du Printemps arabe ont dès lors servi de catalyseur à l’ambition néo-ottomane. Si l’engagement turc en Syrie a souvent revêtu une dimension humanitaire, il visait en réalité un réalignement confessionnel et l’installation d’un pouvoir favorable à Ankara. Hayat Tahrir al-Sham (HTS) a bénéficié, à cet égard, non seulement d’un appui tacite mais aussi d’un soutien opérationnel documenté : gestion des points de passage frontaliers, évacuations médicales et postes de commandement interarmées. La patience stratégique d’Ankara a trouvé une application concrète dans l’usage opérationnel de drones dans la région d’Idlib et dans l’introduction de la livre turque ainsi que de programmes scolaires calqués sur ceux d’Ankara — autant d’instruments de soft power épaulés par de réelles capacités militaires.
Cette influence croissante suscite, en outre, d’importantes préoccupations pour Israël. En 2025, les services de renseignement israéliens ont constaté une recrudescence des vols de reconnaissance de drones depuis les zones tenues par la Turquie au sud d’Idlib ; ces activités coïncidaient avec des visites de hauts responsables du Hamas à Istanbul et la délivrance de passeports turcs à certains cadres. La proximité géographique et l’accès aux technologies de l’OTAN (rappelons que la Turquie est membre de l’Alliance) ouvrent des perspectives inquiétantes de transferts capacitaires vers des organisations hostiles voire terroristes.
Au-delà de ces risques bilatéraux, la politique d’Erdoğan met également à rude épreuve la cohésion atlantique. L’accueil de dirigeants du Hamas et du Jihad islamique palestinien contrevient à l’esprit de l’Alliance, même s’il ne déclenche pas l’article 5. De plus, l’acquisition des missiles S-400 auprès de la Russie et les veto turcs qui ont retardé certaines missions baltes témoignent de la capacité d’Ankara à paralyser les mécanismes de décision collective.
Sur le plan humanitaire, les espoirs européens d’un rapatriement massif des six millions de réfugiés syriens installés en Turquie se révèlent largement illusoires au regard des données disponibles. À peine 700 000 retours ont été enregistrés, souvent dans des conditions dénoncées comme coercitives par les ONG alors même que les études d’impact économique attestent de la contribution fiscale positive des populations syriennes en Allemagne. Le principe de non-refoulement, la persistance d’incidents armés et l’insuffisance des services de base dans les zones sous contrôle turc rendent illusoire toute perspective de retour sécurisé à grande échelle.
Du point de vue juridique, l’enchaînement des opérations turques — de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (2016-2017) à l’opération « Source de Paix » (2019) — interroge la frontière entre légitime défense et atteinte à la souveraineté. En combinant protection militaire, intégration économique et gestion administrative locale, la Turquie opère une annexion de fait, sans jamais la formuler officiellement. Bien qu’Ankara évite la confrontation directe avec Moscou et préserve un équilibre délicat avec Israël par pur calcul stratégique, ce pragmatisme géopolitique ne répond pas aux incertitudes concernant la pérennité de la présence militaire turque en Syrie ni aux exigences de régulation juridique internationale.
Enfin, au-delà des considérations géostratégiques, cette politique produit des effets bien réels sur les populations. L’Agence turque de gestion des catastrophes (AFAD) recense la construction de nouveaux abris mais les ONG pointent la faiblesse de l’accès à l’eau, l’ingérence sécuritaire au sein des conseils locaux et l’entrave aux opérations humanitaires. Ces observations rappellent que la rivalité entre puissances reste inextricablement liée aux conditions de vie des civils exposés aux incessantes recompositions des structures de gouvernance.
En définitive, le projet néo-ottoman de la Turquie en Syrie, fondé sur une combinaison habile de soft power et de projection de force, intensifie la menace pesant sur la sécurité israélienne, fragilise la cohésion atlantique et complexifie la gouvernance migratoire en Europe. Les zones d’ombre qu’entraînent ces dynamiques — tant sur le plan régional que sur celui du droit international — appellent à une attention constante et coordonnée des décideurs politiques, des spécialistes en relations internationales et des acteurs humanitaires.




















