
Vingt ans pour infiltrer Washington
Ce 19 août 2025, le renseignement américain s’est réveillé d’une longue torpeur lorsque Tulsi Gabbard a suspendu l’habilitation de sécurité de Maher Bitar. Cette décision de la directrice nationale du renseignement marque l’aboutissement d’un parcours singulier de vingt ans, qui met en lumière de profondes failles institutionnelles. Elle expose comment un militant antisémite, farouche opposant à l’existence de l’Etat d’Israël, a pu accéder aux plus hautes sphères du renseignement américain, soulevant des interrogations sur l’efficacité des mécanismes censés protéger les secrets les plus sensibles des États-Unis.
Pendant ses études à la School of Foreign Service de Georgetown University (2003-2006), Maher Bitar s’impose comme visage central du mouvement anti-israélien sur le campus. Selon des enquêtes du Canary Mission et de la Washington Free Beacon, Bitar a siégé au conseil exécutif du Students for Justice in Palestine (SJP). Il a également organisé la conférence 2006 du Mouvement de solidarité avec la Palestine. Une photographie de l’époque le montre arborant un keffieh devant une banderole « Divest from Israel Apartheid », confirmant son engagement dans des campagnes visant à délégitimer l’État d’Israël par le biais d’actions économiques.
Cet activisme universitaire dépasse le domaine académique. Son mémoire de maîtrise, analysé par des chercheurs, utilise le terme Nakba (catastrophe) pour qualifier la fondation d’Israël. Il avance que « l’existence même d’Israël est la cause de la dépossession palestinienne », positionnant l’allié majeur des États-Unis comme obstacle à la paix. À cette période, Bitar effectue également un stage auprès d’organisations contestées, telles que la Fondation pour la paix au Moyen-Orient, qui finance des groupes reconnus pour leur hostilité envers Israël, et l’UNRWA à Jérusalem. Or, des recherches et enquêtes parlementaires ont montré qu’une majorité du personnel de l’UNRWA à Gaza entretient des liens avec le Hamas—plusieurs ayant participé directement aux attaques du 7 octobre 2023 contre Israël. Cette affiliation aurait dû l’exclure d’un parcours vers les services de renseignement.
L’administration Obama offre ensuite à Bitar un environnement favorable à l’émergence de ses idées. Nommé en 2013 directeur des affaires Israël-Palestine au Conseil national de sécurité, il influence d’emblée la politique américaine au Moyen-Orient à une période de graves tensions avec Israël. L’administration Obama, marquée par de nombreux désaccords avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu, impose de nouveaux critères de gel des implantations et négocie l’accord nucléaire iranien sans véritable consultation israélienne, malgré les risques encourus par l’État juif. Bitar devient ensuite adjoint à la représentante américaine à l’ONU, Samantha Power, contribuant aux prises de position sur des résolutions contestées telles que la 2334, que l’administration Obama a activement soutenue et coordonnée.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, porteur d’un programme pro-israélien affirmé, constitue un défi pour Bitar. Il rejoint alors la Commission du renseignement de la Chambre, pilotée par Adam Schiff, pour orchestrer les stratégies juridiques pendant la procédure de destitution de Trump, tout en maintenant ses positions hostiles à Israël. De récents documents déclassifiés montrent sa participation à la construction du narratif sur la collusion russo-trumpienne, une instrumentalisation du renseignement contre une administration favorable à Israël.
Sous la présidence Biden, l’ascension de Maher Bitar atteint son paroxysme. Dès 2021, il est nommé directeur principal des programmes de renseignement au Conseil national de sécurité, puis occupe des fonctions stratégiques de coordination auprès du président. Cette fonction lui donne un accès aux renseignements les plus sensibles concernant les opérations israéliennes, le programme nucléaire iranien et les capacités du Hamas ou du Hezbollah. Confier de telles responsabilités à une personnalité connue pour son hostilité à Israël illustre une grave défaillance des procédures d’habilitation.
Le parcours de Bitar ne relève pas d’une dissimulation mais d’une carence structurelle persistante au sein des administrations et organes de contrôle. Le processus de vérification, supposé exclure les profils conflictuels, a clairement échoué à signaler une carrière fondée sur l’opposition à l’allié démocratique majeur des États-Unis. Ce dysfonctionnement est accentué par une culture institutionnelle, particulièrement prégnante sous Obama et Biden, qui voit le soutien à Israël davantage comme un frein que comme un atout de la diplomatie américaine. Plusieurs associations, telles que le SJP, bénéficient de financements importants provenant de groupes liés au Hamas; le fait que des anciens de ces structures accèdent aux postes de décision du renseignement américain illustre l’ampleur de la faille dans la stratégie de contre-espionnage.
L’affaire Bitar éclaire enfin la pénétration des mouvements radicaux issus du monde universitaire au sein du système sécuritaire américain, révélant un phénomène préoccupant de captation institutionnelle. La décision de Tulsi Gabbard de suspendre l’habilitation de Bitar et de 36 autres responsables va bien au-delà d’un simple ajustement administratif. Invoquant la « politisation du renseignement » et la mise en avant d’intérêts personnels au détriment de ceux du peuple américain, elle actait la prise de conscience des dangers liés à une infiltration idéologique accrue du renseignement national.
Au-delà du cas Bitar, l’enjeu est crucial. Les menaces majeures pour la sécurité américaine émanent parfois des failles internes des institutions chargées de protéger la nation. Son parcours de deux décennies, d’un activiste antisémite radical au sommet du renseignement, sert d’avertissement sur les risques d’une complaisance institutionnelle et d’un manque de vigilance idéologique.
Dans un contexte international plus incertain que jamais, l’affaire met en lumière la nécessité urgente de réformer les procédures de contrôle sécuritaire, d’accroître la supervision du renseignement et de privilégier une gestion fondée sur la compétence et l’intérêt national.
La question demeure : cette suspension est-elle une simple mesure corrective, ou inaugure-t-elle une réforme profonde du système américain ? La réponse conditionnera la capacité du renseignement à retrouver sa vocation fondamentale, ou à poursuivre son dérèglement au profit d’intérêts divergents.
Le parcours de Maher Bitar touche à son terme. Son éviction, matérialisée par le retrait de son habilitation de sécurité, scelle l’impossibilité de poursuivre une carrière au cœur du renseignement. Elle illustre surtout les limites d’un système qui a toléré pendant deux décennies des angles morts, où la complaisance institutionnelle a ouvert la voie à une captation idéologique des rouages sensibles de l’État. Les leçons de cet échec, à la fois organisationnel et politique, ne sauraient être ignorées si l’on veut préserver l’intégrité et la crédibilité du renseignement américain.
Au fond, la chute de Maher Bitar rappelle une vérité crue : aucune institution n’est à l’abri de ses propres égarements.




















